L'art d'oser vivre

Créativité et connaissance de soi

En route; la pratique artistique pour adoucir le parcours de vie.


Publié sur Facebook, 18 mai 2015, à 13 h 24

J'ai passé les 12 premières années de ma vie dans un rang de campagne qui ne débouchait pas. La peur et la noirceur faisaient partie de mon quotidien. Mon vélo me permettait de m'évader un peu et, qui sait, d'explorer de nouveaux sentiers. Il n'y en avait pas beaucoup qui débouchait sur quelque chose de différent... que des champs et l'horizon.

 J'avais tout le temps le goût d'aller plus loin et de découvrir. Quelque chose me poussait à me fixer des objectifs audacieux que je gardais secrets pour être capable de rêver un peu.

J'étais libre de me promener en vélo pendant tout l'été et c'est ce que je faisais de mes journées. Je sillonnais le même chemin à tous les jours, juste pour bouger. J'avais la permission d'aller vers le fond du rang, mais pas trop loin du côté où ça débouchait. La montée de la Pomme d'or était, selon ma mère, un lieu dangereux dont les risques allaient de l'enlèvement, à la mort par collision.

J'avais découvert que si je me rendais tout au bout du fond du rang et que je continuais sur un chemin de terre constitué de deux simples roulières de sable, je pouvais, en longeant une clôture, passer par le champ pour rejoindre la propriété de ma grand mère, dans l'autre rang. Je l'ai fait, affrontant les critiques, et les commentaires dissuasifs.

Ensuite, je ne sais pas où j'ai trouvé la force, mais j'ai décidé de me rendre au village en passant par la Montée de la Pomme d'or, en cachette, bien sûr. J'avais comme l'idée derrière la tête et, dès que j'ai senti l'occasion se présenter... que j'ai cru que je n'allais pas éveiller de soupçon, j'ai pris le bord de la sortie du rang.

Fébrile, je me suis engagée sur ce chemin avec une fanfare dans le cœur. Le bruit de cette fanfare était tout aussi présent que celui de la peur qui s'est vite dissipée avec les coups de pédales que je donnais. C'était un bel après midi d'été. Le vent était chaud. Moi. la petite Lecours, j'étais en train de sillonner ce chemin dangereux, me prouvant qu'il y a des issues et qu'il n'est pas bon de toujours tout écouter ce qu'on nous dit. Quelle affront pour la petite religieuse que j'étais qui se confessait d'avoir désobéi parce que je ne savais pas quoi dire. Cette fois, c'était vrai et je sentais que j'avais bien fait. Oui et non, à vrai dire.

Rendue au bout de cette montée, devant la splendide rivière Richelieu qui, soit dit en passant, m'était plus décrite comme dangereuse que belle, j'étais sidérée. J'avais réussi! Était-ce une bonne affaire? Je ne pourrais plus jamais voir les choses de la même manière. J'avais franchi une limite et je me demandais si c'était correct. Je ne tenais pas en place. Je ne savais pas quoi faire. J'avais parcouru ces kilomètres de frayeur et j'avais le goût de me reposer un peu, tout en sachant que je devais repartir vite pour ne pas éveiller de soupçon au sujet de mon escapade.

J'ai décidé de m'asseoir sur une grosse chaise de parterre en bois, une chaise en planches avec un dossier rond, sur le perron de la cantine qui se trouvait devant le traversier. J'aurais bien bu un verre d'eau ou mieux, une liqueur, mais je n'avais pas un sou sur moi. Je me suis assise là, avec la crainte de me faire dire de partir par le commerçant, et je me suis reposée pendant environ 5 minutes, en observant le traversier dans sa course reliant une berge à l'autre.

J'ai ensuite enfourché mon vélo et j'ai pris le chemin du retour. Je n'avais pratiquement plus peur. Je suis rentrée chez moi saine et sauve, transformée de mon expérience secrète.

Le plus difficile n'a pas été de parcourir les quelques 10 kilomètres, mais de surmonter les peurs qui m'avait été inculquées. Il m'est aussi resté de la culpabilité d'avoir brisé des interdits et des regrets ou du chagrin de ne pas avoir pu vivre cette expérience au grand jour, dans l'accueil, l'accompagnement et un encadrement sain.

C'est probablement cette expérience source, ainsi que mon affection pour tout ce qui roulait et me permettait de me déplacer, moto, tracteur, voiture, ski-doo, etc, qui m'a amenée à m'inscrire à un cours de transport par camion, dans la dernière année. Cet apprentissage m'a transformée. Anticiper, y mettre toute mon attention, observer rigoureusement, apprendre des routines d'inspection mécanique, comprendre de nouveaux systèmes et utiliser de nouvelles façons de conduire, tout ça s'est appliqué dans ma façon de me conduire.

Le fait que le milieu du camionnage soit grandement occupé par des hommes constitue une forme d'interdit que j'ai franchi, tout en préservant mon identité. Je ne me suis pas encore rendue à destination, mais je suis en route. Je conduis depuis peu des véhicules de transport adapté.

Mon parcours de vie comporte aussi des détours. La pratique artistique me permet d'adoucir mon parcours en me procurant de la détente et du lâcher prise. C'est mon outil de transformation par excellence, en vue d'emprunter de plus en plus des chemins sereins et fortifiants ou de mieux accepter les bouts de chemins plus cahoteux.

Copyright 2017, Company Name   -   Disclaimer